L’autre combat d’Annie Steiner !

À Vénissieux, l’inauguration d’une nouvelle médiathèque aurait pu être une célébration unanime. Mais mardi, l’absence remarquée de l’État, pourtant contributeur à hauteur de 1,7 million d’euros, a transformé le moment en symbole de fracture mémorielle. En cause: la décision municipale de baptiser l’équipement du nom d’Annie Steiner, militante anticolonialiste et agente de liaison du FLN pendant la guerre d’Algérie. Née à Hadjout en 1928 dans une famille de pieds-noirs, Annie Steiner choisit très tôt l’engagement. Elle porte des messages pour le Front de Libération Nationale, est arrêtée en 1956, condamnée à cinq ans de prison par un tribunal militaire français, et passe notamment par la prison Barberousse à Alger. Après l’indépendance, elle prend la nationalité algérienne et restera jusqu’à sa mort, en 2021, à Alger. Pour la maire communiste Michèle Picard, ce parcours justifie pleinement l’hommage: «C’est un choix politique assumé, réfléchi et responsable. Il va avec l’Histoire de la ville qui a un passé anticolonialiste». À l’opposé, la préfète du Rhône, Fabienne Buccio, a tenu à exprimer sa «désapprobation pleine et entière», jugeant «extrêmement contestable» de valoriser une Française ayant rejoint la lutte armée du FLN. Selon elle, ce choix «est de nature à diviser nos concitoyens». L’État a donc boycotté l’inauguration, un geste rare mais lourd de signification. La maire, elle, insiste sur une mémoire «plurielle»: «Celle des combattants du FLN, des militaires français, des harkis, des pieds-noirs. Notre ville vit avec les enfants et petits-enfants de tous ces héritages. Il faut que l’Histoire soit apaisée des deux côtés de la Méditerranée». L’adjointe Sophia Brikh, à l’origine de la proposition, ajoute: «Annie Steiner est le symbole d’une passerelle entre l’Algérie et la France. Refusant la misère imposée par le système colonial, elle plaçait la liberté au-dessus de tout». L’affaire illustre combien la mémoire de la guerre d’Algérie reste vive, plus de soixante ans après l’indépendance. Chaque hommage, chaque nom donné à un lieu public, réactive des blessures et des clivages, notamment autour des crimes coloniaux commis par la France et du rôle du FLN. Mais le boycott de l’État souligne un paradoxe: la réconciliation des mémoires reste un horizon lointain tant que la droite en France refuse de reconnaître les crimes commis en Algérie. Dans ce quartier des Minguettes, marqué par les fractures sociales, la nouvelle médiathèque qui ne cesse de ressurgir : comment la France affronte-t-elle son passé colonial ?


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