Dans les marchés algériens, les œufs sont devenus une denrée presque de luxe. À 580 dinars le plateau, ils attisent l’inquiétude des ménages, déstabilisent les équilibres domestiques et mettent en lumière une réalité plus complexe qu’une simple flambée conjoncturelle. Derrière cette hausse soudaine des prix se cache une crise silencieuse, celle des petits producteurs. Pendant des mois, ces derniers ont vendu à perte, avec des prix plafonnant autour de 300 dinars. Une situation intenable, qui a poussé nombre d’éleveurs à jeter l’éponge. Résultat : l’offre s’est contractée, et comme toujours, la loi du marché a parlé. Moins d’œufs, plus de dinars. «Beaucoup ont abandonné cette production, incapables de couvrir leurs charges», confie Ali Benchaïba, président de la Fédération nationale des aviculteurs. Ce retrait massif a mis à nu les fragilités d’un secteur qui, sous ses airs de stabilité, vacillait depuis longtemps. L’effet estival n’a rien arrangé. Restaurants, hôtels et fast-foods tournant à plein régime, la demande explose chaque été, tirant encore davantage les prix vers le haut. Une tendance saisonnière bien connue, mais cette année, combinée à une baisse de l’offre, elle a produit une hausse spectaculaire et soudaine. Les consommateurs, eux, s’interrogent. Certains pointent du doigt l’ouverture à l’exportation comme facteur aggravant. Une thèse que la Fédération balaie d’un revers. «Les exportations ne représentent même pas 10% de la production, et elles n’ont pas encore réellement commencé», tempère Benchaïba. Derrière le choc des prix se profile toutefois une opportunité. Cette crise pourrait devenir un levier de transformation. En stabilisant les revenus des producteurs, la hausse actuelle permettrait de sécuriser l’investissement, tout en incitant à structurer une filière encore trop fragile. L’avenir se joue peut-être à l’export : vers la Libye, la Mauritanie ou même plus loin. Un pari sur la résilience d’un secteur prêt à sortir de l’ombre… à condition qu’on lui en donne les moyens. Alors oui, les œufs coûtent cher. Mais c’est peut-être le prix à payer pour réinventer une filière qui, jusqu’ici, avançait à reculons.