De veilleur de nuit à poète de la chanson bédouine et oranaise... Si Abdelkader Beldjilali Ould El Assas, l'histoire d'un homme fort de Rahouia

Dans les vieilles ruelles de Rahouia où l'odeur de la terre se mêle aux récits des ancêtres, se dresse un nom gravé dans la mémoire collective des habitants de la région de Rahouia: Si Abdelkader Beldjilali Ould Lazreg El Assas, né en 1925.

Il commença son parcours comme veilleur de nuit dans la ville, suivant les traces de son père qui avait occupé le même poste dans les artères villageoises et devint finalement un poète populaire, un conteur d'histoires de saints et de miracles et un gardien vivant d'une tradition orale presque disparue. Pour lui, le métier de veilleur de nuit n'était pas qu'un simple travail, mais une école qui aiguisa sa patience et son sens de l'observation.
Là, au clair de lune, il écoutait les murmures du lieu et en emmagasinait les détails qu'il transformait ensuite en poèmes et en récits contés à loisir, captivant son auditoire et le ramenant à ses racines. Au fil du temps, sa voix devint familière, ses histoires recherchées, attirant des foules d'hommes, de femmes et même d'enfants qui écoutaient attentivement les images et les significations qu'il tissait. Tous le connaissaient pour son amour de la terre et la sagesse ancestrale qu'il avait héritée en matière de culture. Il parlait de la fertilisation traditionnelle des terres agricoles comme du meilleur moyen de prévenir la boue et l'engorgement, citant l'expérience de ses pères et grands-pères et soulignant que l'agriculture n'était pas seulement une science moderne, mais une mémoire vivante transmise par la pratique et la parole. C'est là que résidait sa sagesse, il mêlait contes populaires et savoir pratique, faisant de ses histoires des leçons d'histoire et de coexistence.
Dans le village de Rahouia, Si Abdelkader a laissé une empreinte indélébile. Il était une figure paternelle, un ami, un conteur qui orchestrait le récit, sachant doser sa voix pour marquer les cœurs. Ses histoires de saints et de leurs miracles n'étaient pas de simples récits fantastiques, mais des ponts reliant le présent au passé, restaurant les valeurs de solidarité, de piété et d'amour de la terre. Son corps a disparu, mais son héritage demeure. Les histoires continuent d'être racontées et son nom témoigne qu'une personne, quelles que soient ses origines, peut se forger une place dans la mémoire collective si elle embrasse la vérité, aime son prochain et préserve son patrimoine de l'oubli. Tel était Si Abdelkader Ould El Assas… et tel il restera, poète de la mémoire et conteur dont le souvenir ne s'éteindra jamais.
Si Abdelkader Ould El Assas… une mémoire vivante, un homme de traditions et de convivialité. Dans les quartiers de la vieille ville, "Montgolfier" où les valeurs priment encore sur le béton et où la virilité se mesure aux actes, non aux paroles, le nom de Si Abdelkader Ould El Assas est incontournable. Son nom est indissociable du quartier ou de ce que l'on appelle localement «El Karti» et son image est liée à chaque fête traditionnelle du quartier, témoin et créateur de joie, gardien des traditions. On le connaissait comme une présence constante à chaque rassemblement communautaire et aux fêtes célébrées en l'honneur des saints tels que Sidi M'hamed et Cheikh Ben Aissa. Sa présence n'était jamais purement symbolique ni éphémère; c'était la présence de celui qui étendait une natte devant sa maison, agrandissant l'espace avec tout ce qu'il trouvait, ouvrant son cœur à tous, invitant chacun à partager un repas, en particulier sa communauté de chasseurs, avec qui il partageait un métier et une passion et avec qui il avait tissé des liens indéfectibles.
Dès qu'on évoque le nom d'Abdelkader Ould El Assas, une image surgit immanquablement : le fusil de chasse en bandoulière, une image familière à tous depuis l'époque où il était veilleur de nuit, assurant la sécurité et la tranquillité du village. Cette image résume la vie d'un homme qui alliait la garde et la chasse, la vigilance nocturne et la générosité diurne. Pour lui, la chasse n'était pas un simple passe-temps, mais un véritable mode de vie. On le voit partir en forêt, suivi de ses chiens de chasse, une scène familière aux enfants du quartier, symbolisant une relation particulière entre l'homme et la nature, entre l'homme et sa terre. Il était connu de tous pour son honnêteté et sa simplicité et pour sa générosité à partager sa pêche, distribuant le nécessaire comme bon lui semblait. Abdelkader Ould El Assas n'est pas une figure officielle, son nom ne figure sur aucune liste, mais il est gravé dans la mémoire collective. Un homme d'une époque de pure bonté, d'une école de coutumes et de solidarité où la «Touiza» était un acte communautaire et où les portes étaient ouvertes sans rendez-vous. Parler de lui, c'est parler de toute une génération, d'un quartier où s'entraidait d'hommes qui ont forgé des valeurs non pas inscrites dans les lois, mais préservées dans les cœurs. Il est de ceux qui lorsqu'ils disparaissent, laissent un vide que seul un nom peut combler. Abdelkader Ould El Assas…
Un départ au milieu de la Touiza et un souvenir impérissable de Rahouia. Dans une scène profondément émouvante et empreinte d'humanité, Abdelkader Ould El Assas s'est éteint comme il a vécu : parmi le peuple, avec le peuple et pour le peuple. Alors qu'il préparait le repas pour une Touiza et invitait amis et voisins à table, il était loin de se douter que cette soirée, empreinte de joie et de solidarité, se transformerait en un adieu éternel et que les mets préparés avec générosité seraient témoins de sa mort.
Si Abdelkader, comme chacun l'appelait, n'était pas qu'un nom à Rahouia, il était un père pour tous, un frère, un ami, un conteur hors pair, un narrateur dont les paroles exprimaient la simplicité de la campagne et la sincérité d'un être humain. Sa présence était chaleureuse, ses mots unissaient plutôt que de diviser et ses actes parlaient plus fort que les mots. Reconnu pour son humilité et son amour du bien, il répondait toujours présent à l'appel de la Touiza, cette valeur sociale qui incarne l'esprit de solidarité et d'entraide entre les habitants de la région. Il considérait les rassemblements comme une bénédiction, servir autrui comme un devoir et la générosité comme un mode de vie incontestable. Son départ soudain a plongé les habitants de Rahouia dans un profond chagrin, une douleur collective et durable qui témoignait de la place qu'il occupait dans leurs cœurs. La ville a pleuré en silence l'une de ses figures emblématiques, se remémorant sa vie au sein des communautés.
Tous s'accordaient à dire qu'un souvenir ne s'éteint jamais lorsque celui qui l'a porté, a vécu avec sincérité. Il s'est éteint le 13 septembre 2011. Aujourd'hui, Abdelkader Ould El Assas n'est plus physiquement présent, mais son héritage, ses bonnes actions et le nom qui, d'une personne, est devenu une mémoire collective, demeurent vivants. Il nous a quittés, certes… mais celui qui sème le bien autour de lui, ne disparaît jamais vraiment. Que Dieu ait pitié de Si Abdelkader Ould El Assas, de son gendre, le moudjahid, celui qui mémorisait le Coran, et du fils de l'homme vertueux, « Mohab Ben Ouali », Hadj Mohamed Bouali.


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