Dans la mémoire oranaise, la Révolution de Novembre reste faite de noms, de visages, de cris et d’élans qui ont façonné une épopée nationale. Mais au milieu de cette histoire profondément algérienne, une figure européenne s’est imposée comme un allié inattendu, une conscience venue d’ailleurs: Jean-Paul Sartre, le philosophe français qui osa soutenir publiquement le combat du peuple algérien. À la fin des années 1950, Oran vivait sous tension. Les contrôles, les rafles, les couvre-feux et la torture imposée à la population, rythmaient le quotidien. Pourtant, malgré cet environnement étouffant, une parole parvenait à franchir les murs de la peur. Les numéros clandestins des Temps Modernes, la revue dirigée par Sartre, circulaient discrètement d’un étudiant à un autre, d’un militant à un autre. Dans les cafés de M’dina Jdida, dans les quartiers populaires comme El Hamri ou Sidi El-Houari, on murmurait son nom: “Sartre a encore écrit… il dit ce que d’autres n’ont pas le courage de dire. Le philosophe dénonçait sans détour la colonisation, la torture et les injustices commises en Algérie. À une époque où la majorité des intellectuels français restaient prudents ou silencieux, Sartre prenait position avec une clarté rare: la lutte du peuple algérien était juste et légitime. Son engagement fut particulièrement visible lors de l’affaire Henri Alleg, journaliste d’origine européenne et directeur d’Alger Républicain, arrêté puis torturé pour avoir révélé les pratiques de l’armée. Les réseaux militants oranais suivaient de près cette affaire et lorsque Sartre défendit Alleg publiquement, la nouvelle circula rapidement dans toute l’Oranie. Le philosophe devint alors la preuve qu’en Europe aussi, des voix refusaient de cautionner l’injustice. Les autorités coloniales tentèrent de le faire taire: censure, campagnes de presse, menaces. Mais, il continua d’écrire, d’alerter et de dénoncer. Dans l’Oranie, cette détermination fit de lui un symbole moral. Sartre montrait que l’on pouvait être européen et malgré tout défendre la liberté d’un peuple colonisé. Dans certaines classes du lycée «Lamoricière», les élèves lisaient en cachette ses textes, transmis de main en main comme des documents précieux. Pour de nombreux oranais de cette époque, son engagement constituait une bouffée d’air, une reconnaissance morale venue de l’autre rive de la Méditerranée. Aujourd’hui, en replongeant dans la nostalgie de l’Oran révolutionnaire, Jean-Paul Sartre apparaît comme l’une de ces figures étrangères qui ont accompagné la lutte, non pas par les armes mais par la force de l’idée. Son soutien contribua à fissurer l’image d’une Europe indifférente et à rappeler qu’au-delà des appartenances, il existe toujours des consciences capables de reconnaître la dignité d’un peuple en quête de liberté. Oran n’a jamais oublié que, depuis Paris, une voix européenne s’était levée pour dire haut ce que tant voulaient étouffer. Outre Sartre, beaucoup d’étrangers ont soutenu la Révolution algérienne, parmi eux Simone de Beauvoir, Henri Alleg, Pierre Chaulet, Gisèle Halimi, François Maspero, Maurice Audin et Jean Sénac...... Au delà des frontières et des origines, ils ont rappelé que la justice finit toujours par trouver des alliés.
Mémoire oranaise: Sartre, l’intellectuel européen qui brisa le silence colonial
- par Youcef. Chaibi
- Le 10 Janvier 2026
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