La disparition de Mohamed Harbi marque la fin d’un itinéraire intellectuel rare dans l’histoire contemporaine de l’Algérie. Né en 1933, militant précoce du mouvement national, engagé dans les rangs du Front de libération nationale (FLN) et cadre du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), Harbi fut à la fois acteur et témoin d’un moment fondateur. Très tôt, cependant, il choisit la posture de l’historien critique, refusant les récits figés et les mythologies officielles. Son parcours est intimement lié à l’histoire de l’Algérie d’avant et d’après la guerre de Libération nationale. En 1962, il prend part aux premières expériences politiques du nouvel État, avant de prendre ses distances avec un pouvoir qu’il considérait comme confisquant la légitimité révolutionnaire au profit d’un système autoritaire. Arrêté, surveillé, puis contraint à l’exil, il s’installe en France où il entame une carrière universitaire et consacre l’essentiel de sa vie à l’écriture et à la recherche. Sa trajectoire illustre les tensions entre engagement politique et exigence intellectuelle, entre fidélité à la Révolution et fidélité à la vérité historique. L’œuvre de Mohamed Harbi constitue une rupture majeure dans l’historiographie algérienne. Avec le FLN, mirage et réalité, aux origines du FLN et une vie debout, il déconstruit le récit héroïque et monolithique de la guerre de libération. Il restitue la complexité des faits avec une approche rigoureuse et met en lumière une histoire sans concession, reflétant la pluralité des acteurs et des événements, même lorsque la vérité dérange. Mohamed Harbi a su combiner une expertise académique solide avec un engagement moral fort.
Ses travaux s’appuient sur l’analyse critique des archives, le croisement des témoignages et la contextualisation des faits historiques, ce qui lui a valu une reconnaissance internationale mais aussi des critiques dérangeantes dans son pays. Pourtant, même loin de l’Algérie, il n’a jamais cessé de dialoguer avec son histoire, rappelant que la mémoire nationale doit toujours être interrogée et nuancée. Au-delà de ses ouvrages et de ses recherches, Harbi laisse un héritage intellectuel et moral. Il incarne l’éthique de l’intellectuel engagé, la fidélité aux faits, le courage d’analyser les zones d’ombre de l’histoire et le refus de confondre mémoire et propagande. Il rappelle que comprendre l’histoire d’un pays, c’est accepter ses contradictions et ses tensions et ne jamais céder à la simplification ou au récit convenu. L’œuvre de Mohamed Harbi demeure une référence incontournable pour les historiens, les chercheurs et tous ceux qui s’intéressent au rapport entre mémoire, pouvoir et histoire. Plus qu’un historien, il fut un passeur de vérité, un intellectuel qui a consacré sa vie à éclairer le passé pour mieux comprendre le présent et guider la réflexion sur l’avenir de l’Algérie.
Il s'est éteint à l'âge de 93 ans. Mohamed Harbi, une vie pour l’histoire
- par Hocine Smaali
- Le 03 Janvier 2026
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