Ramadhan à Oran. Le pain, entre bénédiction et abandon

En ce mois sacré de Ramadhan, période de piété, de partage et de solidarité, un spectacle désolant continue pourtant de ternir le décor de nos quartiers à Oran. Chaque soir, au lendemain de l’iftar, des quantités impressionnantes de pain sont retrouvées jetées dans les poubelles, abandonnées sur les trottoirs ou éparpillées près des bacs à ordures. De Cité Petit à Eckmuhl, en passant par Médioni ou Mdina Jdida, la scène se répète inlassablement. Des sachets remplis de galettes entières, parfois à peine entamées, finissent leur course parmi les déchets ménagers. Une image choquante dans un pays où le pain a toujours été considéré comme une ni'ma, une bénédiction. Autrefois, dans les foyers oranais, on ramassait le moindre morceau tombé à terre. On le portait aux lèvres par respect avant de le déposer dans un coin propre. Les restes étaient soigneusement conservés pour être recyclés en chapelure, en “M’hamsa” ou donnés aux animaux. Le gaspillage était perçu comme un manque de reconnaissance envers la subsistance divine. Aujourd’hui, la surconsommation du Ramadhan a transformé nos habitudes. Tables débordantes, achats excessifs, multiplication des pains traditionnels et industriels… On achète plus que nécessaire, par crainte de manquer, par habitude ou par mimétisme social. Résultat : des centaines de baguettes et de galettes prennent le chemin des décharges chaque soir. Cette situation interpelle à plusieurs niveaux. Sur le plan moral d’abord, car le Ramadhan est censé nous rappeler la valeur de chaque bouchée et la souffrance de ceux qui manquent du strict nécessaire. Sur le plan économique ensuite, car le pain est subventionné par l’État, ce qui signifie que ce gaspillage a un coût collectif. Sur le plan environnemental enfin, puisque ces déchets supplémentaires alourdissent la charge des services communaux déjà sous pression. Des initiatives citoyennes émergent timidement : certaines personnes récupèrent le pain pour l’acheminer vers des éleveurs ou le transformer en alimentation animale. Mais ces actions restent insuffisantes face à l’ampleur du phénomène. Le Ramadhan devrait être l’école de la modération. Il nous enseigne la patience, la retenue et la gratitude. Le pain, symbole universel de subsistance et de vie, mérite mieux que la poubelle. Il est peut-être temps de réapprendre, collectivement, à acheter selon nos besoins réels, à transmettre aux plus jeunes le respect des aliments et à redonner au pain la place qu’il occupait autrefois dans nos maisons : celle d’un bien précieux, jamais d’un déchet. Pour Larbi Sandouk, un retraité de Vidal Manéga « Chaque soir, en sortant pour la prière des tarawih, je vois des sacs remplis de pain jetés près des bacs à ordures. C’est vraiment choquant, surtout en ce mois sacré », témoigne Larbi Sandouk , habitant d’un quartier populaire d’Oran. « On achète plus que nécessaire par habitude ou par peur de manquer, puis on finit par tout jeter. Pourtant, il suffirait de mieux calculer nos besoins ou de partager avec les familles dans le besoin. Le Ramadhan est un mois de solidarité, pas de gaspillage. »


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