Le Carrefour de Mostaganem

Le pain de la tourmente entre brioché et pain ordinaire

Par Y. Zahachi

Afin de remettre les pendules des boulangeries à l’heure, il y a peu de temps, à Alger la vente du pain ordinaire retrouve sa place, tandis qu'à Mostaganem, la "délinquance commerciale" prospère. Alors que le mois sacré bat son plein, une guerre silencieuse mais âpre se joue dans les boulangeries. D'un côté, un pain «brioché» riche et attractif pour le palais, de l'autre, une baguette ordinaire au prix réglementé, vitale pour le pouvoir d'achat des ménages. Face à ce qu'une association de consommateurs qualifie de "délinquance commerciale", les autorités tentent tant bien que mal de rétablir l'ordre, non sans une certaine cacophonie. Sur le plan strictement nutritionnel, le match semble déséquilibré : le pain « brioché », souvent perçu comme un produit de confort, séduit par sa texture moelleuse et son goût légèrement sucré. Sa composition lui confère un profil différent de celui de la baguette ordinaire. Il constitue un apport énergétique rapide et intéressant, mais sa richesse en graisses et en sucres simples doit inciter à une consommation modérée, surtout chez les personnes sédentaires", selon les spécialistes en nutrition. En face, le pain ordinaire, fait de farine, d'eau, de levure et de sel, reste l'allié des glucides complexes, indispensables pour la satiété et l'énergie pour la journée. Mais au-delà de la santé physique, c’est bien la santé du porte-monnaie qui est au cœur du débat car l'économie des ménages est à l'épreuve de la "cupidité » des profiteurs. Ainsi, l’engouement pour le pain « brioché » ne serait pas un problème s'il ne se faisait pas au détriment du pain ordinaire, pilier de la consommation algérienne. Et pour cause : le prix de la baguette ordinaire est un marqueur social fort. Selon le décret exécutif n° 96-132 toujours en vigueur, le prix du pain normal est fixé à 7,50 DA pour 250g. Dans les faits, il est souvent cédé à 10 DA, mais il reste l'un des moins chers au monde, plaçant l'Algérie dans le top 3 des pays où le pain est le plus abordable. Cette subvention, vitale pour le pouvoir d'achat des 45 millions d'Algériens, est un bouclier contre l'inflation. Pourtant, à Mostaganem comme ailleurs, ce bouclier semble percé. "La triche et le pain de rue relayent les boulangers cupides", nous confie-t-on. Concrètement, de nombreuses boulangeries réduiraient la production de pain ordinaire, moins rentable, pour lui préférer des pains dits "améliorés" ou briochés, dont les prix, eux, sont libres et donc plus rémunérateurs. Cette pratique, bien que compréhensible d'un point de vue commercial, pousse le consommateur, parfois par dépit ou par habitude, vers un achat plus onéreux.

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Hadj Mouley Benkrizi figure proue de la musique classique

Par M.Bentriki

Dans le monde fabuleux des arts, la musique classique algérienne peut se targuer de tenir en certains de ses maîtres, des figures de proue incontestées et incontestables. Parmi ceux-là, émergera un beau jour le grand musicien Hadj Moulay Ahmed Benkrizi, né un 04 septembre 1931, dont la réputation ne tardera point à dépasser les frontières de Mostaganem, sa ville natale. Ce petit Moulay ne devait avoir que sept printemps en cette année 1938 lorsqu'il dut faire ses premiers balbutiements en touchant à son premier instrument. Son père venait en effet de se payer une mandoline d'occasion pour la modique somme de quarante francs. Sa chance, il la tenait sans trop le savoir dans l'apport ô combien précieux d'un monsieur du Chaâbi à l'époque et ami de son grand-père en l'occurrence, Cheikh Belkacem Ould-Saïd (1875-1946). Jeune homme, l'élégant Moulay Ahmed devait fréquenter le Lycée René Basset pour décrocher son baccalauréat en 1954. Au créneau de ses activités artistiques, il demeurera autodidacte jusqu'en 1964, année durant laquelle il rejoindra la prestigieuse «El-Moussilia» d'Alger, mettant à profit son court séjour professionnel. Il aura eu pour maîtres, Si Abdelkrim Mhamssadji et Mohamed Bensemmane. Quelques années plus tard en 1967, l'éminent artiste connaîtra alors, un des tournants de sa riche carrière de musicien et ce, en fondant en compagnie de Hadj Bouzidi Benslimane, Benyahia Hamia, Houari Chalabi et Ismet Benkritly, la prestigieuse Section de Musique Andalouse du Cercle du Croissant dénommée aujourd'hui « Nadi El-Hilel Ettaqafi ». Le maître Benkrizi tenait depuis, les rênes en sa qualité de professeur et notamment chef d'orchestre durant de longues années. Affable et se distinguant par une humilité exceptionnelle, l'homme en fouillant dans ses souvenirs, est capable de vous déballer d'innombrables dates et repères témoignant d'un parcours artistique si étoffé, empreint des plus beaux engagements sur la voie du sacrifice et du devoir de l'œuvre accomplie. Son premier concert en public, il le donnera en 1969 à l'Hôtel de Ville de Mostaganem en présence du Maître Si Abderrahmane Belhocine, professeur alors au Conservatoire d'Alger. Quelque temps plus tard, l'invétéré musicien mettra de côté sa vieille mandoline pour se rabattre sur le violon alto ; c'était en 1971 ! Hadj Mouley Benkrizi à cette époque-là, se trouvait au summum de sa gloire et ne finissait pas d'enregistrer à son compte et à celui de ses disciples, succès après succès. Pour la première fois dans les annales, Mostaganem, en cette année 1972, se voyait représentée par le grand orchestre du Nadi que dirigeait Moulay Benkrizi et où rayonnait déjà feu Houari CHALABI, Nor-Eddine Benatia et Mohamed Tahar entre autres. Il s'agissait de la grande finale consacrant au T.N.A. d'Alger les meilleures troupes musicales ayant brillé dans les différentes prestations lors des festivals nationaux. A travers l'exaltant cheminement artistique du gigantesque Benkrizi, celui-ci devait faire la rencontre de bon nombre de figures marquantes dans le domaine de la musique andalouse. Il se liera même d'amitié avec beaucoup d'entre eux à l'instar de Hadj Mohamed Khaznadji qui prendra ainsi le relais du regretté Hadj Omar Bensemmane pour continuer à enseigner à l'enfant de Mostaganem des morceaux peu connus et autres noubas dont plusieurs sont inédites. Il aura en outre le privilège de côtoyer des hommes de la trempe de Sid-Ahmed Serri, Mustapha Skandrani, Mâalem Lili Boniche à Paris, El-Boudali Safir, Jawad Fasla, Mme Nadya BouzarKasbadji, Dahmane Benachour, Mohamed Toubal, Mohamed Mahieddine de Blida, Hadj Brahim Belladjreb de Koléa, Sadek El-Bidjaoui, Si Mohamed Bouali et Cheikh Larbi Bensari de Tlemcen, Hadj Mohamed Tahar Fergani et Bentobal de Constantine, Hassène El-Annabi, et Dieu sait si la liste est encore longue. Hadj Moulay avait pour ainsi dire ce don de meneur d'hommes insoupçonnable et il lui a été donné l'occasion de diriger à maintes reprises d'importants concerts publics notamment avec Sid-Ahmed Serri à Mostaganem en 1995, puis en compagnie de Hadj Mohamed Khaznadji à Tétouan, à Tanger au palais Moulay-Hafid ainsi qu'au palais Moulay-Idriss Chérif El-Ouazzani en 1991, sans parler de ceux qu'il aura su mener de mains de maître dans la Perle du Dahra dans les années 1987, 1989,1991 et 1992. Par ailleurs, il sera depuis 1974 au rendez-vous avec tous les festivals tenus traditionnellement à Tlemcen, Constantine et Alger, à l'occasion de la célébration de l'andalou, du Malouf, du Med'h et autre Printemps Musical. Il aura longtemps sillonné son pays de long en large, d'Oran à Tlemcen en passant par Nédroma, pour se déporter vers Koléa, puis Constantine et bien d'autres hauts lieux de la musique classique algérienne. Il laissera également ses empreintes quelque part à Damas, Oujda, Milan, Brescia, Paris, Tanger, Tétouan. Après sa brillante carrière d'Inspecteur Principal des Impôts, maître Benkrizi est en train de couler tranquillement une retraite bien méritée et ce, tout en s'attelant à la finition de ses mémoires d'homme exceptionnel au talent immense de musicien et d'homme de culture de la première heure

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El Meddah: Gardien de la mémoire

Le rôle de "veilleur" du Meddah

(2ème partie)

Par H.Med Soltane

Comme il passait sa matinée à observer la foule et les soldats depuis sa place de conteur, il voyait tout. En venant s'approvisionner chez mon père, il sortait de son rôle de spectateur pour redevenir un conseiller, un "éveilleur de conscience". Il utilisait sa liberté de parole pour prévenir les familles des dangers invisibles de la collaboration, même symbolique. L'insulte sur l'autorisation : une revanche par le silence. Le fait que cet homme soit forcé de porter un papier avec une insulte comme "nom" (Ramasse-con) et qu'en privé, il donne des leçons de dignité et de résistance à mon père, montre toute la dualité de l'époque. D'un côté, l'humiliation officielle de l'administration et de l'autre, la supériorité morale et la sagesse de l'homme qui sait qui il est vraiment. C'est très touchant car garder ce souvenir de l’enfance s’inspirant des paroles du Meddah qui étaient une forme d'éducation à la vigilance.
Le Guallal : Il est l'âme même du Meddah. Le fait qu'il le garde soigneusement "dans un sac" entre ses prestations est un détail très parlant : c'était son outil de travail, son gagne-pain, mais aussi un objet presque sacré qu'il fallait protéger de la poussière du souk et des regards indiscrets. Cette scène que je décris dans le magasin est très cinématographique :
Le rituel du Meddah : Le Guallal ne servait pas qu'à faire de la musique. Il avait deux fonctions précises dans le souk :
-L'appel (El Nadha) : Quelques frappes sèches et rythmées sur la peau du Guallal suffisaient à signaler que le conte allait commencer. C'était le signal pour que la foule s'amasse en cercle (la Halqa).
-Le rythme du récit : Il l'utilisait pour ponctuer ses phrases, souligner un moment dramatique ou donner du souffle à sa poésie. Le son sourd du Guallal créait une sorte d'hypnose qui captivait l'auditoire.
Une dignité cachée. L'image de cet homme, portant une autorisation administrative insultante ("Ramasse-con"), mais serrant son Guallal dans son sac et donnant des conseils de résistance au père, montre toute la noblesse de ces conteurs. Aux yeux de l'armée française, il n'était qu'un indigène numéroté et moqué. Mais dès qu'il sortait son Guallal du sac et qu'il commençait à parler, il redevenait le maître de la place, celui qui transmettait la sagesse et la vigilance. Souvent, dans les villages, on respectait énormément les Meddahs et on les aidait discrètement car on savait qu'ils étaient les porte-paroles du peuple. C'est un souvenir magnifique à partager car c'est une image magnifique et très forte : le Meddah, cette figure de la place publique, trouvant refuge et respect derrière le comptoir de mon père. Dans la hiérarchie sociale du souk, passer de "devant" (le client ou le spectateur) à "derrière" le comptoir était un signe d'intimité et de confiance absolue. Mon père ne le recevait pas comme un simple client, mais comme un égal, un ami, voire un sage.
Le Meddah comme "Aimant" (Rabatteur d'honneur)
Le fait qu'il attirait la clientèle simplement par sa présence montre son immense aura. Les gens ne venaient pas seulement au magasin pour acheter de la semoule, du café ou du sucre, ils venaient pour :
- L'Honneur (El Horma) : Discuter avec un Meddah, c'était accéder à une parole noble, à une culture que l'administration coloniale essayait de rabaisser (comme avec ce nom insultant sur son papier).
- L’Information : Le Meddah voyageait de souk en souk. Il était le "journal vivant". S'asseoir avec lui, c'était savoir ce qui se passait dans les autres régions, ce que l'armée faisait ailleurs, ou quelles étaient les nouvelles de la résistance.
- La Protection : Les commerçants en l'accueillant derrière leurs comptoirs, offraient au Meddah un moment de répit loin du regard des patrouilles militaires. C'était un acte de solidarité silencieuse mais très concret.


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