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Influence lexicale en Oranie. L’hispanisme et son impact sur le langage oranais

On m’interroge souvent sur l’influence lexicale de l’espagnol en Oranie, en se référant à mon ouvrage, «L’Oranie espagnole». J’ai donc pensé à vous livrer une petite synthèse de ce travail qui reste parfois introuvable. L’ouest algérien, et plus précisément l’Oranie, a toujours été caractérisée par l’utilisation d’un langage hybride et truculent, bigarré et hétéroclite, métis et bâtard. Dans ce métissage linguistique, l’espagnol occupe une place prépondérante.
Un peu d’histoire. Au XIXème siècle, la révolution de 1868 en Espagne a fait grandir le prolétariat. La misère, le chômage, la faim, poussent beaucoup d’Espagnols à émigrer vers cette France qui construit une colonie en Afrique du nord avec le rêve de tenter leur chance, à l’instar de leurs ancêtres en Amérique. De cette cohabitation d’un grand nombre d’ethnies (arabe, berbère, française, espagnole, juive, italienne, maltaise …), l’un des éléments prédominants sera l’espagnol. Plus de 50 ans après l’indépendance de l’Algérie, de nombreux termes, tournures, usages et traditions espagnoles sont toujours présents à différents niveaux. Nous avons récolté jusqu’à présent plus de 300 mots espagnols ou hispanismes dans l’Oranie, avec évidemment plusieurs niveaux d’utilisation dont la liste, non exhaustive est : La pêche et la mer. Noms de poissons et faune marine : Anchoa, boquerón, caballa, camarón, chelba, congre, cranca, dorada, lacha, langostino, mero, pulpo, rape, sardina, sargo, etc. Type de pêche et materiel : Bati bati, boliche, lamparo, potera, bolla, gancho, garbillo, manivela, nasa, palangre, polea, salabre, sonda, etc. Type d’embarcations et parties de navire : Babor, bote, galeón, pareja, pastera, proa, popa, ancla, caña, timón, farola, remo, etc… En relation avec la mer : Amarrar, brasa, calar, calma, costa, fondo, marea, playa, tierra, etc. Surnoms et insultes : Abuelo, borracho, bufo, calvo, cazuela, cegato, chato, chepa, chinico, chupar, facha, gamat, gordo, largo, macho, mariquita, mico, manco, moreno, negro, rojo, santo, tapón, tonto, tronco, etc. Aliments et boissons : Agua limón, agua clara, alubia, bandera española, birra, bizcocho, burbuja, caldero, calentica, caracol, chocolate, churro, ensalada, escabeche, fideus, frita, gazpacho, mantecao, mona, paella, pasta, potaje, sangría, sopa, tallo, tarta, tinto, torta, trago, vino, etc. Jeux, sports et loisirs : Avantrén, baile, bola, botar, calbot, carricoche, carrucha, chamba, chufa, cinco, copa, cuatro, dos, falta, fiesta, gancho, lotería, mich, pagar, pelota, pinyol, punto, rey, ronda, seis, sota, teatro, tres, etc. – Administration, commerce, éducation : Baño, barato, cantina, contrabando, duro, escuela, estanco, fábrica, factura, maestro, hospital, interés, marca, patente, policía, puesto, real, recibo, suma, sueldo, taberna, trabajo, etc. Interjections, exclamations : Basta, cartagena, chacharear, chamba, contra, dale, fortuna, joder, leche, malasombra, mano (del destino), mierda, nene, puñeta, ruina, suerte, toma, treinta, ven aquí, venga, zape, etc… – Maison et mobilier : Armario, barraca, barrio, cafetera, corcho, cuadro, cubierta, escalera, esterilla, lata, lejía, litro, manta, mortero, muebles, plaza, sala, tina,etc. – Habits : Calzón, chancla, chaqueta, cinta, corbata, corona, doblón, esparteña, moño, palto, pipa, roja, traje, trapo, zapato, etc. -Outils et ustensiles : Barra, bobina, cable, capsa, gancho, mango, manivela, maza, mecha, motor, piedra, placa, etc. – Religion chrétienne : Cruz, cura, misa, monja, nochebuena, santo, zambomba, etc. – Animaux : Burro, caballo, cabra, gorrión, sapo, tinia, etc. – Fruits et légumes : Calabaza, chumbo, malacara, tomate, torraíco, uva, etc. – Transports et communications : Automóvil, carriola, carro, carrosa, coche, tartana, etc. – Armée : Ayudante, barreta, carabina, faca, oficial, etc. – Agriculture : Barranco, finca, mina, pala, sapa, etc. – Métiers : Abogado, algo vender, barbo, muchacho, portero, etc. – Autres : Banda, basura, chafar, chalao, cola, compañia, familia, forma, fresco, gana, gorra, gusto, horca, jaleo, largar, lista, listo, manera, pata, plan, semana, trampa, zaragata, etc… Tous ces termes font partie d’une espèce de parler inter-ethnique, un véhicule de communication commun pour l’oranais. Ce métissage de populations diverses a permis l’émergence de pratiques langagières diverses, toutes élaborées à partir de l’arabe et du français, mais qui résultent à la fois d’une déstructuration de la langue par les locuteurs en introduisant des mots et des tournures d’origines linguistiques diverses. Lorsque le locuteur oranais utilise un hispanisme, il agit donc par réflexe identitaire. Il se développe, avec des traits spécifiques, une volonté permanente de créer une diglossie qui se convertit en une manifestation linguistique d’une espèce de revendication régionale et sociale. La norme linguistique maternelle, celle de la rue, agit et se développe comme une contre-norme à la langue arabe classique, académique, littéraire (bref le langage du pouvoir), perçue comme une véritable langue étrangère au regard de sa propre culture. Parmi toutes les formes linguistiques utilisées, l’espagnol devient un marqueur identitaire. Le locuteur oranais revendique donc complètement ses origines et un passé hispanique, et le manifeste non seulement par le biais d’énoncés en espagnol, mais, et surtout, en maintenant quelques usages aux racines typiquement espagnoles. Les nombreuses traditions culinaires, ludiques ou artistiques tels que la recette de la calentica ou la paella, manger la mona dans nos fêtes, la zambomba, le «carrico» en sont la preuve.

À propos Lamine Benallou

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