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Crise en Ukraine. Pourquoi la Russie affirme avoir été «trahie» par l’Otan

Pour justifier les tensions actuelles, Vladimir Poutine répète que l’alliance transatlantique n’aurait pas respecté sa promesse, dans les années 1990, de ne pas intégrer de pays d’Europe centrale et orientale. Une affirmation exagérée. Depuis le début de la crise en Ukraine, Vladimir Poutine a posé un certain nombre de lignes rouges préalables au retrait des troupes russes massées à la frontière. En tête, il réclame des garanties pour que l’Ukraine n’intègre jamais l’Otan, l’alliance militaire et politique héritée de la Guerre froide qui associe aujourd’hui les Etats-Unis, le Canada, et 28 pays européens. Paradoxalement, la Russie est bien la victime dans la rhétorique de Vladimir Poutine. Et l’agresseur, c’est l’Otan. « Nous avons été escroqués, trompés », a-t-il encore déclaré dans un discours le 1er février. Cette idée d’une trahison occidentale est depuis des années au cœur de l’argumentaire russe. Mais elle repose sur une interprétation discutable des faits historiques et occulte les évolutions du contexte géopolitique. Dans l’argumentaire de Vladimir Poutine, tout repose sur une promesse, celle qu’aurait fait l’Otan à l’URSS, puis à la Russie, dans les années 1990 : l’alliance transatlantique n’intégrerait pas les anciennes républiques soviétiques. Cet argument repose sur des déclarations connues et des documents déclassifiés (en anglais). « A la chute du mur de Berlin en 1990, on s’interroge sur le statut de la future Allemagne réunifiée, explique Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More et spécialiste des questions de sécurité en Europe. Doit-elle être neutre ou intégrer l’Otan ? » Pour que l’URSS accepte la seconde option, le secrétaire d’Etat américain de l’époque, James Baker, assure à Mikhaïl Gorbatchev que « la juridiction militaire actuelle de l’Otan ne s’étendra pas d’un pouce vers l’est ». Pour David Teurtrie, chercheur associé au Centre de recherches Europes-Eurasie et spécialiste de la géopolitique de la Russie, ces déclarations avaient quand même une utilité : « Il fallait rassurer Gorbatchev et ne pas renforcer les opposants au rapprochement en cours [entre l’Europe centrale et l’Otan] au sein du pouvoir soviétique. L’intégration de la RDA risquait de durcir leurs positions. » Sauf que le traité qui est sorti de ces discussions, en 1990, n’interdit pas explicitement l’élargissement. D’après Vladimir Poutine, la coalition occidentale a continué à induire la Russie en erreur. En 1993, le président américain Bill Clinton propose à son homologue russe Boris Eltsine une nouvelle structure internationale, le « Partenariat pour la paix », pour garantir la sécurité européenne sans passer par l’Otan. L’élargissement serait étudié comme « une possibilité sur le long terme ». Mais dès 1997, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque sont finalement invitées à adhérer à l’alliance, ce qu’elles feront en 1999. Si, une fois de plus, l’Otan n’avait pas pris d’engagement formel, les responsables russes pourraient l’avoir interprété différemment. D’après David Teurtrie, « ils se sont vraiment sentis floués. Si Gorbatchev et Eltsine ont contribué si activement au démantèlement de l’empire soviétique, c’est parce qu’ils pensaient qu’en échange, la Russie serait intégrée dans la sécurité européenne et le concert des nations occidentales. Mais ils ont considéré que les Etats-Unis profitaient au contraire de la faiblesse russe pour étendre l’Otan ». Ces différentes lectures de l’histoire se sont vite affrontées. « La controverse sur la promesse trahie existait dès les années 1990, mais en privé, entre diplomates », explique Mary Elise Sarotte, historienne à l’université John-Hopkins à Washington. Dès 1997, le ministre russe des Affaires étrangères, qui disait avoir consulté les archives des négociations entre l’Otan et l’URSS, avait déclaré à l’administration Clinton : « Si l’infrastructure de l’Otan s’avance vers la Russie, ce sera inacceptable. » Vladimir Poutine n’a pas toujours recouru à cette interprétation. « Quand il est arrivé au pouvoir en 2000, il a fait un certain nombre de gestes pour tenter de dialoguer avec les Occidentaux, notamment la France et l’Allemagne », souligne David Teurtrie. Mais cette posture accommodante n’a pas tenu. En 2007, Vladimir Poutine fait sienne la rhétorique de la trahison dans un discours à Munich. En 2014, pour justifier l’invasion de la Crimée, il enfonce le clou : « Ils nous ont menti à plusieurs reprises, ils ont pris des décisions dans notre dos, ils nous ont mis devant le fait accompli. » Un argument qui lui permet de taxer les membres de l’Otan de menteurs et de rendre crédible la possibilité d’une attaque des alliés américains sur la Russie. D’après Mary Elise Sarotte, l’objectif de Moscou serait de remettre à plat l’ordre sécuritaire actuel : « Vladimir Poutine refuse que la Russie n’ait pas son mot à dire dans l’organisation de la sécurité en Europe bâtie après la Guerre froide », à une époque où elle était trop affaiblie pour peser sur les décisions. « Il utilise tous les moyens à sa disposition pour la remettre en cause. » Des documents déclassifiés (en anglais) montrent que, dès les années 1990, des diplomates occidentaux avaient peur que la Russie se sente trompée, à tort ou à raison, si l’Otan revenait sur ses déclarations. Mais pour Jean-Sylvestre Mongrenier, l’évolution de la géopolitique imposait à l’Occident de repenser sa stratégie : « Les années 1990 sont une période de grandes perturbations, l’effondrement de l’URSS et du bloc soviétique renouvelle complètement la situation. Pouvait-on imaginer une immense zone grise au statut indéterminé, et ce au beau milieu de l’Europe ? » D’autant que ce sont les pays d’Europe centrale et orientale eux-mêmes qui ont demandé à intégrer l’Otan. Mary Elise Sarotte rappelle que la guerre menée par la Russie en Tchétchénie en 1994 a renforcé leurs inquiétudes et leur choix de se tourner vers la coalition américaine.

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