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ARCHITECTURE ET SOCIETE. Réflexions sur une relation

Définir l’architecture est quelque peu difficile. Cela me semble relever de la philosophie car s’interroger sur ce qu’est l’architecture incite à un examen intellectuel pour trouver une réponse. L’architecture est une combinaison d’art et de science, ce design qui manipule les volumes, la texture, les matériaux, la lumière, les ombres, le plein, le vide, le paysage, le programme, le coût, la technologie et la construction pour aboutir à une fin esthétique, fonctionnelle et des fois artistiques. Ceci est aussi valable pour l’architecture intérieure qui met l’accent quant à elle sur les espaces intérieurs. Les approches en architecture sont multiples, car chaque projet répond à un contexte particulier, à savoir: site, climat, social, budget et matériaux. Et contrairement aux artistes qui travaillent du réel à l’abstrait, les architectes aussi créatifs qu’ils doivent être, travaillent de l’abstrait au réel. Néanmoins, en intégrant une sensibilité artistique et une méthodologie scientifique dans le design des bâtiments et de leurs environnements, je pense qu’on peut créer une architecture de qualité. Au sens le plus simple, l’architecture consiste à dessiner des bâtiments ou des groupes de bâtiments et souvent l’espace entre les bâtiments: les rues, les parcs publics, etc.. Mais la portée de l’architecture va bien au-delà du simple dessin de plans. L’architecture est cet écrin où l’on apprécie la musique, le cinéma, la danse et d’autres activités. Si chacun a sa valeur propre, la conjugaison de l’un, voire de plusieurs d’entre eux avec l’architecture a souvent été une source d’intense émotion. Combien de fois, des immeubles ont été l’arrière-plan de plusieurs œuvres cinématographiques et combien d’œuvres musicales ont été appréciées dans une salle philarmonique. En tant que public, nous interagissons tous avec l’architecture. Nous sommes affectés à la fois sur le plan pratique et émotionnel par la manière dont un bâtiment apparaît dans son contexte et par son environnement intérieur. Car l’architecture ne se pense pas seulement, mais elle se rêve, se projette, se fabrique et se vit aussi. Nous arrivons au fait que l’architecture façonne et influence nos sociétés. L’architecture est une représentation de nos différentes sociétés, que ce soit des gigantesques monuments aux habitations qui forment nos villes, ces différents édifices dévoilent de nombreuses facettes de la façon dont nous, humains, vivons. Vitruve, un siècle avant J-C. grand architecte et historien romain décrit l’architecture comme un art social et une science astucieuse. Dans ses dix livres sur l’architecture, il dit que Le plaisir signifie que le bâtiment est non seulement esthétique, mais qu’il soulève également les esprits et stimule les sens. Il est évident que l’architecture possède une portée sociale qui prend en compte des pratiques et des stratifications de la société et se révèle alors porteuse d’enjeux qui dépassent le cadre des formes et de leur évolution. Ces enjeux sont théorisés à la Renaissance avec les réalisations de Filippo Brunelleschi ou les écrits de Leon Battista Alberti et contribuent à faire émerger la question des relations entre architecture et société. L’architecture de la Renaissance italienne s’accompagne dès le départ d’une réflexion politique et sociale. La coupole de la cathédrale de Florence conçue par Brunelleschi veut magnifier le pouvoir de la cité ainsi que ses institutions. La réflexion politique et sociale s’approfondit dans l’œuvre de théoricien d’Alberti. Les règles données dans son De re ædificatoria concernent aussi bien l’architecture que la société dont elle doit satisfaire les besoins. Il s’agit pour lui de rechercher une harmonie des formes et des usages en ayant recours au vocabulaire antique sans pour autant tomber dans une imitation servile, ainsi de suite de toutes les références qui ont pris en compte le rôle de l’architecture Effectivement, Si le rôle fondamental de l’architecture est avant tout de loger les populations, celle-ci apporte pourtant bien plus que de simples logements à nos sociétés. L’architecture est en réalité une partie de notre culture, une façon dont nous percevons, aussi bien nous-mêmes, que le monde environnant. Elle traite de nombreux autres aspects tels que la psychologique, la sociologie, l’économie, la politique et bien d’autres domaines, ce qui fait que L’architecture évolue constamment, et porte avec elle les différentes facettes de notre société. L’architecture s’est toujours dressée comme le reflet de la culture d’un certain territoire: on a le Taj Mahal à Agra en Inde, le capitole à Rome, la cathédrale Notre Dame à Paris, un musée par ex…etc. Chacun de ces édifices reflètent l’histoire d’un certain temps dans un certain espace. Nous pouvons citer pour l’Algérie, la Casbah d’Alger, ou les fortifications espagnoles à Oran par exemple. L’architecte affecte donc la société à grande échelle, car des fois, il change l’identité perçue des villes et certains édifices deviennent des repères et sont une fierté pour leurs populations, mais aussi individuellement sur chaque occupant d’un certain espace. Tour à tour, la population d’Oran à travers les siècles a vu jaillir plusieurs bâtiments et équipements urbains marquant non seulement un temps mais aussi une appréciation, une assimilation et une intégration, ce qui permet de rendre l’objet faisant partie intégrante de l’ensemble. Ceci nous mène à parler des citoyens qui sont plus éveillés et initiés en matière d’architecture et qui seraient plus exigeants vis à vis de leur cadre de vie. A ce sujet, la sensibilisation est indispensable pour que naisse une curiosité à l’égard de cette culture qu’est l’architecture. Aussi complexe soit elle, si elle est expliquée, elle peut être comprise. On pourrait tout à fait voir naitre le goût et l’exigence d’une architecture qui facilite nos vies et rendent la ville meilleure et l’homme peut être plus épanoui. La connaissance de l’architecture est une valeur sociétale car elle éveille le regard et l’esprit et met tout le monde dans une dynamique positive qui offre la possibilité d’aiguiser l’analyse de son environnement, de se mobiliser pour en prendre soin, pour le défendre et de proposer ce qui peut l’améliorer. Dans un village ou dans une ville, chaque bâtiment trouve sa place et s’accorde avec les autres. Les rues, les boulevards, les places ou escaliers offrent des espaces pour marcher, s’asseoir et bavarder, des espaces pour rendre les rapports entre les usagers conviviaux. C’est pour cela que dans certains cas nous trouvons la ville accueillante et dans d’autres moins ou pas du tout. Il est question d’urbanité. Nous sommes face dans ce cas à des édifices imperméables à l’environnement immédiat, c’est une architecture ‘’victime de la mode’’ et aucun dialogue n’est établi avec le reste des bâtiments mitoyens. Quand l’environnement urbain est respecté, un dialogue est établi et la ville offre un visage qui traverse le temps et favorise les relations de voisinage. Ça permet de s’épanouir non seulement dans la sphère privée, au sein de sa maison ou de son appartement, auprès de sa famille et de ses amis mais aussi au-delà du seuil familial. L’architecture et l’urbanisme génèrent des espaces qui induisent une certaine façon de vivre. Il est évident que l’architecture ne peut pas tout résoudre, elle influence nos comportements. Elle peut nous aider à mieux vivre, participer à nous rendre heureux mais aussi être une entrave à notre bien être individuel et collectif. C’est une grande responsabilité de l’architecte. C’est aussi un acte éminemment politique car il y a un souci de la chose publique, de la société organisée et développée, de la civilité. Il y a une importance capitale à la forme de la ville car c’est elle qui accueille les échanges sociaux. Malheureusement, très souvent, l’isolement des populations augmente et nos paysages se dégradent et s’uniformisent. L’architecture incarne aussi le chaos, l’instabilité et l’absence d’harmonie l’extérieur se veut rassurant … Il ne faut pas adhérer juste aux gestes ponctuels beaux et isolés, l’habitat ne doit pas exclure les grands équipements et les monuments car ils sont une partie essentielle de toute société humaine. La mairie, la bibliothèque, l’école, le théâtre, l’hôpital ou un lieu de culte comptent parmi ceux-ci. Et face aux bouleversements du monde, ils constituent toujours des repères pour amener la stabilité et la sérénité dont l’homme a besoin. Dans une société où notre avenir est incertain, plus que jamais l’architecture doit incarner des valeurs. Les parcours fluides, les nettes perspectives, les proportions généreuses, les points de vue sont autant de points importants pour l’émancipation de l’homme. J’aime beaucoup l’approche de l’architecte Peter Zumthor qui parle de cet «art de créer des atmosphères» où une alchimie née entre les hommes et les lieux. Il est clair que pour un avenir meilleur, il faut favoriser l’espace à vivre plutôt que les symboles et les références incompréhensibles des seuls initiés, la mode a tendance à exagérer et rompt des fois avec l’architecture locale, l’histoire et la mémoire des lieux pour créer des espaces sans identité aucune et sans se soucier de l’intégration, son seul souci c’est produire des objets. L’humanisme n’est pas une priorité. A Oran par exemple, on voit très bien les expériences vécues des habitants dans les nouveaux quartiers de la ville. La ville dans son extension a connu une rupture totale avec le schéma connu et le manque de repères rend la compréhension de cette nouvelle ville très difficile. Nous ne sommes plus dans le découpage des ilots avec des façades longeant les trottoirs mais sur des surfaces plus larges et des barres en guise de bâtiments. Les fils conducteurs sont rompus en l’absence d’une signalétique étudiée. On trouve moins facilement son chemin et l’ensemble de l’habitat est décousu. Ce qui n’est pas favorable à la sérénité de l’usager. Ceci étant dit, être attentif à la tradition, connaitre les racines de la culture, s’accrocher à des lignes de force ne veut pas dire qu’on garde le déjà là dans un formol, l’objectif est de donner un sens à un paysage urbain. Le patrimoine, s’il doit être respecté, il doit aussi évoluer. Pour cela, nous devons continuer de créer. Le patrimoine pour rester vivant doit être utile. Il faut le transformer pour l’adapter à nos besoins contemporains et l’étudier pour greffer des extensions avec une forte identité. Hélas, pour gagner les faveurs d’un commanditaire, on ne fait aucun lien avec la réalité, on veut juste montrer son projet sous un meilleur jour, anticiper et maîtriser les matériaux, les techniques constructives et le coût de son édifice. L’architecture pour être apprise, se parcourt, se mesure, se ressent comme une expérience sensorielle, se vit tout simplement. On peut en débattre ou l’apprécier au travers de moments que nous partageons. Rien ne vaut la promenade architecturale pour une éducation de tous. L’architecture peut affecter nos relations mutuelles, augmenter la productivité des entreprises, soutenir les communautés et les quartiers, améliorer la santé et même réduire la criminalité. Plusieurs exemples l’attestent. L’architecture et son environnement dicte la classification sociale, met en place des différences et fait naitre dans certains quartiers où la rupture est très accentuée une véritable sensation de rejet, qui évolue en un sentiment d’agressivité et de haine. Dans ce cas, au lieu de chuchoter la grâce et la sérénité, cette partie de la ville parle plutôt de chaos, de violence et d’agression. Le capitalisme extrême considère l’espace comme une marchandise, l’espace devient coûteux et il devient lui-même d’une extrême violence mentale sur les classes sociales ne pouvant le pratiquer. Dans une société comme la nôtre, Il est peut être considéré comme prétentieux ou trop sensible de supposer qu’une chose aussi extérieure qu’un bâtiment pourrait vraiment avoir un effet sur notre humeur intérieure. Nous nous considérons comme capables de générer nos états psychologiques loin de la couleur, de la forme et de la texture des murs. La société commerciale moderne perçoit les bâtiments en termes de financement, de coût et de rendement du capital. Les politiciens imposent certaines contraintes aux promoteurs. Il existe quelques règles concernant la hauteur et d’autres règles. Mais toute la gamme des dommages causés par les bâtiments laids n’a pas été reconnue ni attribué comme expression politique. Il n’y a rien d’inhabituel à cela. A travers l’histoire, de nombreuses formes de préjudice ont été réelles, mais ignorées. Il a fallu longtemps pour que la pollution industrielle des rivières par ex. soit jugée comme une menace pour le bien public. Si nous comprenions l’impact que l’architecture laide sur nos vies, nous nous mobiliserons sûrement contre elle. Mais jusqu’à présent, cette politique n’a pas été annoncée Peut-être un jour, l’architecture serait mieux interprétée et sera considérée comme une branche de la santé mentale ayant un rôle crucial à jouer dans la satisfaction du public.

* Architecte
et spécialiste du patrimoine

À propos Amal SEDDIKI

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